Bonsoir tout le monde,

Cet après-midi sur twitter, l’excellent @White_fangs s’interrogeait sur une forme de superstition de l’authenticité, qui nous conduit souvent à fétichiser les outils, les méthodes, les ingrédients les plus complexes, dans l’espoir que l’effort consenti nous rapprochera d’une sorte de vérité du geste.

Il y a là évidemment une volonté de se distinguer des plébéiens qui achètent leur houmous tout fait, mais il me semble qu’il y a aussi une sorte de terreur à l’idée de faire encore quelque chose de faux, l’idée de se faire refourguer une expérience touristique, packagée par un département markéting. Nous écrasons les pois chiches à la fourchette parce que nous voudrions, pour une fois, faire l’expérience de la vérité.

C’est de cette soif de réel que je voudrais vous parler ce soir.

1. La disneyification du monde

La première fois que j’ai lu le terme “disneyification”, c’était dans un article d’architecture qui parlait des lotissements fermés pour gens riches, qui aiment à donner à leurs clôtures des airs de fortifications (grilles en fer forgé, poteaux crénelés, guérite du gardien avec des parements en pierre, etc.). Ces pseudo-murailles sont plus symboliques qu’efficaces. Elles sont là pour bien signifier que le lotissement est un havre de paix, séparé des turpitudes du monde extérieur.

Les américains ont vraiment un goût de chiottes

Globalement, il y a toujours chez les Américains (et chez nous aussi, même si c’est exprimé moins ouvertement) cette idée que la pauvreté urbaine est une sorte de maladie, causée par la mauvaise organisation de la ville, et que la solution est de construire une cité idéale sans pauvres :

Pour prendre un exemple où l’urbanisme Disney a grignoté un des quartiers à la plus forte identité de tous les États-Unis, citons le Vieux carré français de la Nouvelle Orléans. […]

Dans les années 1950, Disney fut si charmé par ce quartier que son entreprise créa sa propre version aseptisée de la place centrale dans son parc californien, et Disney World en Floride a nommé un de ses complexes Port Orleans. Par la suite, les urbanistes de la Nouvelle Orléans s’en inspirèrent à leur tour lorsque le Vieux carré français fut rénové pour présenter une façade plus harmoniseuse, “débarrassée des pathologies urbaines”.

Ce n’est qu’en 2005 avec l’ouragan Katrina que les communautés urbaines en difficulté, exclues de cette vitrine aseptisée, ne redevinrent visibles, prenant de court tous ceux qui avaient crû au rêve.

[The Disneyfication of American cities]

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Disney présentant le projet EPCOT en 1966

Un peu comme Sylvester Stallone qui, à force de tourner des Rocky, croyait être devenu un vrai boxeur, et dans la grande tradition des grands patrons paternalistes, Walt Disney, à la fin de sa vie, était obsédé à l’idée de créer une véritable cité idéale : EPCOT.

La vision originale de Walt Disney d'EPCOT était une communauté modèle, résidence de vingt mille habitants, qui serait un banc d'essai pour l'urbanisme et l'organisation. La communauté aurait été construite sous la forme d'un cercle, avec les bureaux et les zones commerciales en son centre, les bâtiments publics, écoles et zones sportives autour, les zones résidentielles sur le pourtour. Les transports seraient constitués de monorails et de People Movers (…). Le trafic automobile aurait été gardé souterrain, laissant des zones piétonnes sécurisées à la surface. Un dôme géant aurait pu être construit afin de couvrir la ville et de réguler le climat. Walt Disney dit, « Ce sera une communauté planifiée et contrôlée, une vitrine de l'industrie, de la recherche et des écoles américaines, des opportunités de la culture et de l'éducation. Dans EPCOT il n'y aura aucun ghetto parce que nous ne les laisserons pas se développer. Il n'y aura aucun propriétaire terrien et donc aucun contrôle de vote. Les gens loueront des maisons au lieu de les acheter, et à de modestes loyers. Il n'y aura aucun retraité ; chacun doit être employé. »

[EPCOT - Le projet de ville planifiée sur Wikipédia]

Comme avec toutes les cités idéales, le plan était géométrique et le projet a lamentalement échoué : Disney mourut quelques semaines après avoir présenté son projet, et Epcot Center devint finalement un simple parc d’attraction éducatif attenant au parc Disney World, en Floride.

Dimanche dernier on a regardé Tomorrowland avec les enfants, et je n’ai pas pu m’empêcher de noter combien le projet EPCOT imprègne encore l’imaginaire américain sur ce qui constituerait une cité idéale. On a rajouté quelques arbres pour faire écolo, mais globalement le film ne fait pas mystère de sa source d’inspiration :

Tomorrowland, de Brad Bird (2015)

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Je suis mauvaise langue : le projet de Walt Disney n’a pas été abandonné, il s’est seulement réinventé en banlieue parisienne, à Val d’Europe, un quartier de Marne-la-Vallée qui borde le parc Disneyland Paris (et qui est d’ailleurs desservi par un boulevard périphérique parfaitement circulaire).

La place de Toscane

Dans le cadre d’un partenariat public-privé d’une ampleur unique en France, signé en 1987 avec Chirac aux manettes, le groupe Disney a enfin pu créer sa cité idéale. Au milieu des divers parcs d’attractions vivent aujourd’hui trente-millle personnes, dans des bâtiments qui adoptent un mélange de divers styles européens génériques, évoquant un bon vieux temps un peu confus - “une ville antimoderne, marquée par le «regret d’un passé révolu»”. Il y a des espaces verts et des pistes cyclables, tout a été pensé pour se déplacer à pied, les commerces sont nombreux et occupent une place prépondérante au centre de la ville.

Il manque également des choses dans cette cité flambant neuve. Où sont les graffitis ? Les bars PMU ? Les détritus ? Où sont les traditionnels kebabs des villes françaises ? La localité est propre, trop propre, ce qui aggrave l’impression d’une ville sous contrôle.

Difficile de se promener sans être fouillé par des agents de sécurité qui veillent sur les zones marchandes incontournables, placées au cœurœ du pôle urbain. Cet environnement under control attire de nouveaux habitants, dont beaucoup sont des employés et des cadres venus de Seine-Saint-Denis, avec une trajectoire sociale ascendante. À l’image d’Anissa, 38 ans, heureuse d’avoir acheté un F5 à 410 000 euros à Victoria Park. «On est en France mais tout est contrôlé par Disney. C’est calme, propre, sécurisé. C’est super. Le style, le côté neuf, surveillé, la folie des grandeurs… ça me rappelle Dubaï», se réjouit cette femme ayant vécu sept ans dans le golfe Persique.

[Val d’Europe. Habiter une ville Disney, trente ans après - je vous recommande vraiment l’article, il est très complet, bien écrit et bien documenté]

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Et la boucle de rétroaction me paraît bouclée avec la maison du rappeur Drake, à Toronto, puisqu’elle ressemble à s’y méprendre à un immeuble de rapport type Loi Pinel ou à une gare RER du 77 :

La McMansion de Drake

2. Grandir en Allemagne

Je nourris depuis longtemps une passion pour les teen movies, un genre qu’on associe généralement aux États-Unis et aux années 80-90, mais qui est aussi présent en Europe. Hélas, les teen movies européens sont rarement distribués en France, parce qu’ils n’appartiennent pas au circuit auteur / festival, et c’est bien dommage parce qu’il y en a d’excellents.

En voici trois récents qui se passent en Allemagne et qui m’ont plu.

Morris from America

Pour le premier je triche un peu, parce que c’est pas un film allemand : Morris from America raconte l’histoire d’un adolescent américain qui se retrouve transplanté à Heidelberg parce que c’est là que son père (joué par l’excellent Craig Robinson, plutôt connu pour des rôles comiques) a trouvé du boulot. C’est drôle, c’est poignant, et ça n’a pas peur de parler du racisme silencieux mais brutal de l’Allemagne rurale. Et il y a une excellente bande originale à base de classiques du hip-hop.

Tschick

Ensuite : Tschick est un film étonnamment léger au milieu de la production récente de Fatih Akin, qui a eu tendance à s’enferrer dans des pensums ces derniers temps. Le pitch : deux ados paumés piquent une Lada 4x4 et partent à l’aventure. Evidemment en chemin ils apprendront des grandes vérités sur la vie et sur eux-mêmes, sinon c’est pas un teen movie.

(Dans un genre plus sérieux, on peut aussi voir Roads de mon chouchou Sebastian Schipper, qui pour le coup est tourné en anglais et se passe surtout en France, mais qui offre une belle variation sur le thème du road-movie adolescent)

Das schönste Mädchen der Welt

Enfin, Das schönste Mädchen der Welt (“la plus belle fille du monde”), sans doute mon préféré parce que le pitch est absurde : Cyril est un adolescent intello et taiseux, qui doit subir les moqueries constantes de ses camarades parce qu’il a un nez énorme. Le soir, il met son masque et va faire des battles de hip-hop, qu’il gagne systématiquement. À l’occasion d’un voyage de classe à Berlin, une fille aussi belle que pleine d’esprit rejoint sa classe mais, incapable d’essayer de la séduire, Cyril devient le Cyrano d’un beau gosse idiot de sa classe.

Encore une fois c’est vraiment drôle et bien mené, avec des dialogues et des portraits de profs qui lorgnent du coté de la série de films Fack ju Göhte, dont je vous avais brièvement parlé au printemps.

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Tout ça est trouvable au moins avec des sous-titres anglais, au prix de quelques efforts.

3. Reality Hunger

La semaine dernière, @temptoetiam a exhumé un mail que je lui avais envoyé voilà bientôt dix ans, pour me rappeler l’existence de Reality Hunger, un manifeste publié par David Shields en 2010 et qui tentait de circonscrire les frémissements qu’on pouvait alors ressentir dans la littérature américaine :

Un mouvement artistique est en train de naître, écrit Shields. Il se distingue notamment en incorporant des matérieux “apparemment bruts” ; par son recours à “l’aléatoire, l’ouverture aux accidents et à la sérendipité ; (…) la critique comme autobiographie ; la réflexion sur soi ; (…) un effacement (jusqu’à la disparition) de toute distinction entre fiction et non-fiction”. Il résume brièvement l’histoire du roman (figé au milieu du XIXe siècle) et celle de l’essai. L’un est en déclin, l’autre en plein essor. Le roman, malgré tous les efforts du modernisme, est désormais aussi formalisé et ritualisé qu’une cérémonie agraire. Il ne reflète plus la réalité. L’essai, à l’inverse, est fluide. C’est un contenant en prose qu’on peut remplir à sa guise.

[The Fiction of Memory]

Évidemment, en dix ans on a eu le temps d’être envahi de creative non-fiction et de se lasser de ce qui paraissait alors furieusement nouveau.

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Comme tout manifeste, Reality Hunger a vite vieilli, mais je ne peux m’empêcher de vous citer sa page la plus singulière, complètement à la fin du livre (traduction en dessous si vous voulez) :

Reality Hunger, p. 209
Ce livre contient des centaines de citations non signalées dans le corps du texte. J’essaie de reconquérir une liberté que les écrivains de Montaigne à Burroughs tenaient pour acquise et que nous avons perdue. Votre incertitude quant aux mots que vous venez de lire n’est pas un problème, c’est l’effet recherché.

Un des grands thèmes de Reality Hunger est l’appropriation et le plagiat, et ce que ces termes signifient. Il me serait difficile d’en parler correctement sans m’y adonner. Ce serait comme écrire un livre sur le mensonge sans pouvoir mentir. Ou écrire un livre sur la destruction du capitalisme mais s’entendre dire qu’il ne peut pas être publié, parce qu’il pourrait nuire au secteur de l’édition.

Néanmoins, les juristes de Random House ont déterminé que je devais fournir une liste complète de mes citations ; elle se trouve dans les pages qui suivent (à l’exception des sources que je n’ai pas retrouvées ou que j’ai oubliées).

Si vous voulez rendre à ce livre la forme sous laquelle je voulais qu’il soit lu, trouvez seulement une bonne paire de ciseaux, une lame de rasoir ou un cutter, et retirez les pages 210 à 218 en coupant le long des pointillés.

Qui possède les mots ? Qui possède la musique et le reste de notre culture ? Nous, nous tous, même si nous ne le savons pas encore tous. La réalité ne peut pas être copyrightée.

Stop ; ne lisez pas plus loin.

À relire ce texte, j’ai peine à croire que dix ans ont passé. Je suis pris d’une grande nostalgie pour une époque où j’étais obsédé par ce que notre époque faisait à l’écriture et langage, et d’une nostalgie plus grande encore pour le moment où on n’avait pas peur d’essayer de faire des trucs en amateur, de monter des sites web dégueulasses et bancals, ni responsive ni optimisés pour les moteurs de recherche, où je ne m’inquiétais pas de citer mes sources ou de choisir des photos libres de droit, mais où on écrivait le réel du mieux qu’on pouvait.

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Et ce sera tout pour cette fois.

Portez-vous bien, faites pas les cons, les mauvais jours finiront.

M.

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